“L’espace d’une vie ou Jalons d’une biographie” par Jacques Polet

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L’espace d’une vie ou Jalons d’une biographie

Jaques Polet

 

Charles Dekeukeleire est né le 27 février 1905, à Ixelles, de parents flamands, à une époque où Edmond Picard et Camille Lemonnier, originaires du même lieu, sont des figures de proue du monde artistique et littéraire belge. Divers changements de demeure ne l’empêchent pas de connaître, aux côtés d’une sœur plus jeune, une enfance régulière dans un milieu familial uni. Aux yeux du réalisateur, son père, treizième enfant d’un fermier, avait d’ailleurs réalisé en son genre une «carrière fulgurante» : au départ simple domestique chez un banquier (Cassel), il avait gravi divers échelons dans le secteur pour se retrouver fondé de pouvoir. Avec une certaine tendresse candide, Dekeukeleire signalait aussi qu’il était redevable à ses parents de lui avoir offert -le matin du 6 décembre, alors qu’il avait quatre ans- un cinéma miniature …
A l’Institut Saint-Boniface, où il accomplit le cycle des humanités – nécessairement en français dans le Bruxelles de l’époque- son imagination visuelle déjà se fait jour. Elle va cependant de pair avec une vive sensibilité musi- cale qui suscite en lui le désir de s’exprimer par la voix de la composition. Mais l’insuffisance de sa formation en la matière, que devraient pallier plusieurs années de conservatoire, ajouterait encore à l’impatience de sa volonté créatrice. Le cinéma, où tout est encore à faire – du moins en Belgique- lui apparaît alors comme le terrain le plus propice à son engagement et à l’exploitation de ses dons d’autodidacte.
A la fin de ses études, s’il se trouve à son tour occupé dans la banque, il se lance au même moment dans la critique de cinéma, dont il détient la rubrique dans «7 Arts», «De Driehoek», puis les «Dernières Nouvelles» (un suc- cédané du «Vingtième Siècle») où il entre après son service militaire.
Ces écrits, qui lui permettent d’exercer son jugement et d’aborder un monde qui le passionne, ne peuvent constituer qu’une étape, une préparation. Il n’a que 22 ans quand il réalise «Combat de boxe», un premier essai résolument avant-gardiste. Les films qui suivent se situeront d’ailleurs dans la ligne de la recherche, puis du document «poétique».    •
De 1932 à 1933, la Société Gaumont et Germaine Dulac qui dirigent «France-Actualités» font de lui leur correspondant belge.
Ensuite, «par la force des choses et par goût», comme il le reconnaîtra lui-même, il se tourne quasi définitivement vers le documentaire. Toutefois, en même temps qu’il réalise ses premiers courts métrages de commande, en 1936, il se lance, avec la collaboration du dramaturge Herman Teirlinck, dans l’aventure, qui demeurera uni- que, du long métrage de fiction, «Le Mauvais Oeil».
En 1937, par son mariage, il devient le beau-frère du poète Paul-Louis Flouquet (l’un des fondateurs du fameux «Journal des poètes»).

 

Durant la guerre, il est l’objet de sollicitations de la part de l’occupant mais il s’y dérobe avec habileté et réalise des films pour des organismes d’assistance (la Croix- Rouge, le Secours d’Hiver) et des banques. C’est pendant cette période qu’il publie ou rédige des études dans lesquelles ses réflexions cinématographiques s’inscrivent sur un fond philosophique. «Afrique» est imprimé en 1940 malgré l’occupation. En 1942, une édition clandestine de «L’émotion sociale» brave les interdictions: l’auteur s’y attache à réveiller chez le lecteur l’émotion de ce geste collectif qui est à l’origine de toute civilisation et qui naît de la rencontre de l’apport spirituel des uns et de l’apport physique des autres. Avec «Le cinéma et la pensée» (développé de 1942 à 1944 et paru en 1947), l’auteur déborde le cadre du cinéma considéré en lui-même pour le lier étroitement à l’économie contemporaine de type industriel dont cet art-clef de notre civilisation est le pro- duit mais non l’épiphénomène: agissant à son tour, en effet, le cinéma doit «conduire, par une série d’évolutions que nous pouvons prévoir, à une logique et une pensée propres à notre temps».
Dans les années qui suivirent les hostilités, le cinema belge «pouvait encore un peu tenir le coup commerciale- ment», selon les dires mêmes de Dekeukeleire qui continue de pratiquer alors dans les diverses directions du documentaire. C’est à cette époque d’ailleurs, en 1950, que, faisant preuve d’une particulière audace dans notre pays, il décide d’établir à Waterloo des studios personnels appuyés sur une vaste infrastructure qui va des plateaux et des laboratoires d’enregistrement aux ateliers de cons- truction de décors et aux loges d’artistes. L’expérience de Waterloo ne durera que quelques années, les projets se heurtant aux difficultés qui affectent la création cinématographique en Belgique.
Il ressent d’autant plus ces problèmes qu’au même moment, en fin 1954, il est invité à effectuer le voyage d’Hollywood où il découvre les villes-studios gigantesques et prospères dont, fortement impressionné, il condense à son retour le souvenir dans un article, «Voyage à Hollywood».
Aux prises avec une réalité cinématographique de plus en plus problématique, il se tourne vers la télévision et se voit confier différentes séries d’émissions à la R.T.B. (destinées notamment aux jeunes) et principalement à la B.R.T. (où il assurera fréquemment la réalisation de la «Poëzie in 625 lijnen»).
Alors qu’il porte en lui de nombreux projets et qu’il perçoit la possibilité de les concrétiser dans un climat devenu plus favorable, le cours de son travail est brutalement interrompu, le 26 novembre 1962, quand le surprend une attaque cérébrale qui le paralyse partiellement. C’est pour lui une vie très retirée et un peu oubliée du monde qui commence alors dans sa propriété campagnarde de Werchter. Il est mort le 1er juin 1971.

 

 

Les éléments d’information biographique que nous présentons dans cette notice ont été rassemblés principalement à partir, d’une part, d’entretiens que Charles Dekeukeleire nous a accordés en avril 1966 et juin 1970 et, d’autre part, de l’émission de télévision que le réalisateur Jacques Boigelot lui a consacrée en 1960.